Crise Le train de vie de nos chers élus
Entretien: Vincent Quivy a enquêté sur les rémunérations des hommes politiques. Qui résistent face à la crise.
Le premier constat, c'est la totale opacité des rémunérations des politiques…
Effectivement, c'est le premier bilan à tirer. Nous sommes le pays où il y a le plus d'élus, environ 500 000. Les hommes politiques déclarent« on gagne ça, on a droit à ça », mais quand on gratte, on découvre beaucoup d'avantages et de rémunérations cachées. On estime à 1,5milliard d’euros les indemnités des seuls élus locaux. Rien qu'au niveau régional, chaque élu a sa propre rémunération.
Et je ne parle pas des frais de représentations, du nombre pléthorique de collaborateurs, de voitures… Avec le système des intercommunalités, des syndicats intercommunaux, des multiplications des vice-présidents de toutessortes, il est impossible de s'y retrouver. La seule instance de contrôle est la chambre régionale des comptes. Mais son pouvoir équivaut à un surveillant pour 100 000 lycéens.
Prenons l'exemple d'un maire d'une ville de plus de 100 000 habitants. A combien peut-on estimer sa rémunération ?
En théorie, la fonction d'élu est gratuite, mais il existe une grille d'indemnités pour compenser le manque à gagner professionnel durantleur mandat. La grille établie par le ministère de l'Intérieur spécifie qu'un maire ne peut toucher plus de 5 484 euros. Moins s’il veut.
Dans la pratique, il est amusant de constater que ces maxima deviennent la référence de base. En outre, ces maxima sont relatifs, car si la commune est classée chef- lieu de canton, on peut ajouter un bonus de15 à 25 %. De même si la ville est classée comme touristique ou fait l'objet d'une dotation urbaine. C'est ainsi que certains maires comme celui de Lyon, Gérard Collomb, parviennent à gagner plus de 8 000 € par mois. Auxquels s'ajoutent les indemnités de sénateur ou de président de communauté urbaine… Il arrive donc que le maire dépasse le plafond autorisé par la loi de 9 000 €. Mais la loi permet le système de l'écrêtement, reverser de l'argent vers des affidés ou amis politiques.Cet étrange système fait que le plafond fixé n'est pas source d'économie puisque le non-perçu file vers d'autres. Et créé un lien financier entre les écrêtés et leurs heureux bénéficiaires.
Le régime des retraites des parlementaires est-il réellement abusif ?
Sous la pression, les députés ont un peu réformé le régime en 2007, faisant passer le taux plein de 55 ans à 60 ans. Je vous rappelle que la nouvelle réforme prévoit un taux plein à 67 ans pour les Français (sans condition d’annuités, au lieu de 65 NDLR). Mais surtout, ils n'ont pas modifié l'élément le plus favorable, la double cotisation. En un mot,20 ans de cotisation correspondent à 40 ans. Au bout de 20 ans, un député peut partir en retraite à taux plein avec 5 000 € par mois. Un seul mandat, cinq ans de métier, offre une retraite de 15 000 €. Et le député peut cumuler les pensions : Jacques Chirac touchait à 62 ans quand il était à l'Élysée, en plus de son salaire de chef d'État (8 000€) pas moins de quatre pensions : 5 000 € pour ses 19 ans passés à l'Assemblée, 5 000 € pour ses retraites de maire de Paris et de conseiller général. Sans compter sa retraite de haut fonctionnaire.
Il y a fort à parier que si les députés réforment leur régime, ils ne le feront qu'à la marge, sans toucher à la double cotisation. Avec comme argument qu'on n’est député que 10 ans en moyenne.
Vous pointez du doigt le budget de l'Élysée. Qu'en est-il ailleurs ?
Le problème du budget de l'Élysée n'est pas tant son chiffre que son accroissement vertigineux. En 2007, en succédant à Jacques Chirac,Nicolas Sarkozy l'a fait passer à 100 millions d'euros en s'engageant à une vraie transparence sur l'utilisation de ces fonds. Cette nouvelle enveloppe était soi-disant justifiée parce qu'il entendait payer sur cette enveloppe le personnel de l'Élysée jusque-là rémunérée par les ministères.
Le problème, c'est que ces charges de personnel ont atteint 70 millions d'euros en 2008 alors qu'elles n'étaient que de14,5 millions en 2006. On s'est beaucoup focalisé sur la hausse de salaire du Président, alors que c'est le budget qui est choquant.
En Espagne, le budget du chef de l'État approche les 60 millions, 8 pour l a liste civile du roi Juan Carlos et 48 millions pour le chef du gouvernement José Luis Zapatero. En Allemagne, on atteint à peu près la même somme. En France, on en est à 114 millions pour l'Élysée auquel il faut ajouter Matignon.
Comment enquêter sur un sujet d'une telle opacité ?
Le plus compliqué et le plus choquant, c'est que les gens vous mentent avec aplomb. Il y a beaucoup d'hypocrisie. Heureusement, il reste des traces écrites, on se plonge dans les délibérations des conseils municipaux, intercommunaux, les archives du Sénat… il faut savoir harceler, se faire claquer la porte au nez et accepter d'être taxé de poujadisme. Le plus impressionnant, c'est le côté pléthorique du train de vie. Nous sommes une exception en Europe.